Rendez-vous littéraire
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Interview de Christelle Dabos
Interview de Christelle Dabos 31 mai 2017

Une belle interview de Christelle Dabos, l’auteur de ma série coup de cœur : La Passe-Miroir.

Bonjour Christelle, merci d’avoir accepté de répondre à mes questions, j’en suis ravie, tout d’abord, peux-tu nous dire quelques mots sur toi ?

Quelques mots ? Hmm. Je suis étourdie comme un porte-manteau, rêveuse comme une fenêtre et plus lente qu’un tapis d’escalier. Ah, et sinon : j’écris !

Comment t’es venue l’envie d’écrire ?

C’est un processus qui s’est fait chez moi en plusieurs étapes.

L’étape « chenille » de ma (très) longue adolescence où j’écrivais des petits poèmes, des bouts de textes par-ci, par-là, de façon décousue, du bout des doigts, sans tremper ma chemise. À ce stade, je n’avais pas réellement l’envie d’écrire. C’était un passe-temps comme un autre.
L’étape « chrysalide » où là, j’ai commencé à vraiment intérioriser l’acte de création, à creuser mon univers plus en profondeur, à chercher ce qui se cachait derrière chaque mot. Tout est parti d’une toute petite nouvelle que j’avais écrite pour une très grande amie. Que je croyais écrire uniquement pour elle, en tout cas, jusqu’à ce que je m’aperçoive que c’était aussi, et peut-être surtout, pour moi. J’avais quelque chose à me dire sans même en avoir conscience. Le frisson que j’ai ressenti à ce moment-là, ça a été l’élément déclencheur d’une passion.
Et enfin, l’étape « papillon » où… En fait, je ne suis pas certaine d’en être encore là.

Quels seraient les livres que tu aurais envie de faire découvrir à tes lecteurs et fans ?

Parmi les livres qui ont marqué ma propre approche de l’écriture à l’encre indélébile, j’aimerais citer les « Contes du chat perché » de Marcel Aymé, « La Nuit des temps » de Barjavel, « L’esprit de famille » de Janine Boissard ou encore le manga « Monster » de Naoki Urasawa. C’est très varié ! Il y a aussi bien sûr « La Croisée des Mondes » de Philip Pullman et les « Harry Potter » de J. K. Rowling, mais j’y reviendrai plus en détail.

Il faut dire ce qui est, je ne suis pas très à la page côté actualité littéraire, mais fréquenter d’autres auteurs a élargi mes horizons. J’ai ainsi découvert « Nina Volkovitch » de Carole Trébor et les « Mystère de Larispem » de Lucie Pierrat-Pajot que je ne peux que recommander !

Et enfin, il y a les œuvres de l’ombre. Celles qui font pour ainsi dire partie de moi, mais qui n’ont pas (encore) été publiées. Grâce à internet, j’ai la chance d’être tombée sur des textes, inachevés parfois, qui m’ont fait considérablement grandir de l’intérieur ! Des textes que je voudrais partager avec le monde entier. Là aussi, j’y reviendrai.

La Passe-Miroir a été le lauréat du concours du premier roman jeunesse organisé par Gallimard Jeunesse, RTL et Télérama en 2013, quel effet ça t’a fait de découvrir que tu avais gagné ?

Alors ce qu’il faut déjà savoir, c’est qu’à la base – j’ai honte – je n’avais pas l’intention de participer à ce concours. Je n’avais pas l’intention d’être éditée tout court. En tout cas, pas tout de suite, je ne me sentais pas prête. Et pourtant, mon premier tome était déjà écrit et réécrit. Mais confronter mon monde intérieur au regard d’un public que je ne « maîtrisais » pas, ça me terrifiait.

Et pourtant, je l’ai fait. J’ai participé à ce concours. Parce que mon entourage en général, et mon compagnon en particulier, m’ont encouragée à le faire. Ils m’ont fait réaliser que je me cherchais de mauvaises excuses. Refuser d’affronter une situation parce qu’elle nous fait peur ? C’est justement parce que cette situation fait peur qu’il faudrait l’affronter. Bref, j’ai participé, pour la symbolique du geste. Quelque part, je n’avais pas l’impression de prendre un si gros risque puisque Gallimard Jeunesse avait déjà reçu pas mal de manuscrits.

Quand leur responsable éditorial m’a annoncé que mon roman avait été retenu… comment décrire ce qui s’est alors passé à l’intérieur de moi ? C’est un peu comme si un bouchon avait sauté au-dedans et que mon sang s’était transformé en une montée mousseuse de champagne. Ça pétille et ça déborde à la fois. Je me suis rendue compte, à ma plus grande surprise, qu’une part de moi était très excitée. Après des années de convalescence et de chômage, le vent tournait enfin !

Et en même temps, j’avais le trouillomètre à zéro. Ça y est, ce que je redoutais allait finalement se produire.

En tant qu’auteure publiée, comment ta vie a-t-elle changé ? Ton rapport à l’écriture a-t-il été modifié ?

Ma vie a changé, en effet, et pas qu’un peu. J’étais pantouflarde, mal à l’aise en public, très vite fatiguée. Être publiée m’a soudain mise en contact avec des centaines de personnes à travers la France et la Belgique (bientôt la Suisse !). J’ai dû passer à la radio, poser pour des photographes professionnels. J’en ai d’abord été malade d’angoisse, et puis… ça a été mieux. Je me suis rendue compte que j’étais capable de choses que je croyais impossibles pour moi. Il y a certaines situations qui restent difficiles pour moi (être filmée me noue l’estomac), mais il y en a une pour laquelle j’ai pris un plaisir inattendu : rencontrer mes lecteurs. Ce qu’ils dégagent, ce qu’ils me communiquent, c’est indescriptible. Ça me donne de plus en plus de force. Tout ceci n’a pas forcément sublimé l’image que je me fais de moi-même, mais ça m’a aidée à m’accepter.

Est-ce que ça a modifié mon rapport à l’écriture ? Bien sûr ! L’écriture est le reflet de mon état intérieur. Si j’évolue, mon écriture évolue. Je n’adapte pas mon style, mes idées et mes personnages en fonction des désirs des autres (je reste fidèle à ce que je veux, moi, transmettre), mais tout ce que je communique avec les mots se nourrit de toutes ces expériences.

Comment t’es venue l’idée de ce roman ? Ophélie est-elle la première à s’être imposée dans ton esprit ou est-ce l’univers qui t’est venu en premier ?

Ophélie a préexisté à tout le reste, même si elle ne portait pas encore de nom ! Ce personnage m’est tombé dessus sans prévenir. C’était l’été 2007. Je stagnais dans la rédaction d’un roman d’un genre un peu particulier, tout en phrases alambiquées, avec une atmosphère très embrumée. Je m’arrachais chaque mot au goutte-à-goutte, sans n’y prendre aucun plaisir et je ne comprenais pas pourquoi « ça ne prenait pas ». J’étais comme verrouillée. Je suis allée me promener dans un mini-bois près de chez moi pour m’aérer la tête.

Et soudain, alors que je ne la cherchais pas, elle m’est apparue. Ophélie. Son visage, du moins. J’étais en pleine promenade, mais je ne voyais plus les arbres, je n’entendais plus les insectes. Ça se passait à l’intérieur de moi. J’ai eu la vision de ce visage en train d’émerger d’un miroir, avec une longue écharpe qui se déroulait jusque sol. Et à partir de là, tout le reste a déferlé. L’animisme, les familles, le monde éclaté en arches, la galerie de personnages : ils ont tous débarqué dans ma vie en l’espace d’une seule journée.

J’ai mis de côté mon roman embrumé (que je n’ai jamais repris à ce jour), et je me suis lancée dans l’histoire de la Passe-miroir en me donnant pour mot d’ordre de « lâcher la bride à l’imagination ».

La communauté d’auteurs de La Plume d’Argent a été un lieu « sanctuaire » pour l’écriture de ton premier tome, comment t’ont-ils aidé dans ta rédaction ?

Avant de m’inscrire sur Plume d’Argent, je refusais la critique. Purement et simplement. Je savais que ce que j’écrivais n’était pas parfait, mais ça m’allait ainsi, je ne voulais pas changer. J’ai donc très, très peu mûri – tant sur le plan scriptural que sur le plan intellectuel – durant mes débuts.

Sur Plume d’Argent, j’ai franchi un cap. La vocation première de cette communauté est de se commenter les uns les autres de façon constructive. Quand j’ai mis en ligne le début de la Passe-miroir (et je peux affirmer que cette version-là était des plus maladroites), j’ai bénéficié d’un regard plein de bienveillance de la part des autres membres. Ils ne pinaillaient pas pour me dire « tu as fait une faute ici » ou « cette phrase est mal construire ». Non, ils s’intéressaient avant tout à l’histoire. Ils me posaient plein, plein, plein de questions sur l’intrigue, les personnages, l’univers, des questions que souvent je ne me posais même pas mais qui m’ont amenée à réfléchir plus en profondeur. Leur curiosité m’a poussée à développer la mienne ! J’ai commencé à interroger mon texte : pourquoi Ophélie est-elle si passive ? pourquoi Thorn agit-il comme un manche à balai ? qu’est-ce qui les motive ? qu’est-ce qu’ils désirent ? qu’est-ce qu’il leur manque ? pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ?

Bien sûr, j’ai eu droit aussi à des commentaires pointant des faiblesses dans mon écriture. Est-ce que je les ai bien vécus ? Absolument pas ! Chaque critique négative, aussi constructive fût-elle, me vexait terriblement. J’avais l’impression que c’était moi qui étais personnellement jugée. Et pourtant, une fois la critique digérée et acceptée, je réalisais à quel point elle était souvent  bien fondée et à quel point mon texte profiterait d’être retravaillé dans ce sens. Il a fallu à un moment que je ferme le clapet à mon « ego » et ça m’a été profitable sur tous, absolument tous les aspects de ma vie !

Il faut que j’ajoute que les membres de Plume d’Argent ne m’ont pas seulement aidée en tant que lecteurs mais aussi, et peut-être surtout, en tant qu’auteurs. Je me suis littéralement nourrie de leur propre écriture. Avant, je lisais les livres passivement. Là, je lisais dans l’intention de faire un retour constructif à chaque auteur : je me suis focalisée sur la tournure des phrases ou encore les techniques narratives, et plus j’observais, plus mon regard s’agrandissait. Et il faut dire ce qui est, il y a beaucoup de perles sur Plume d’Argent, des textes de très grande qualité littéraire. Ces auteurs « amateurs » m’ont plus appris sur l’écriture que bon nombre d’écrivains publiés !

On parle souvent de l’influence qu’ont eue Miyazaki, Pullman et J.K. Rowling sur toi et ton imaginaire, que représentent ces trois personnes aux univers si singuliers pour toi ?

Miyazaki a été pour moi une claque visuelle. Quand j’ai découvert le Voyage de Chihiro au cinéma, j’ai été impressionnée par la profusion des détails, les nuances de chaque expression corporelle, les ambiances d’ombre et de lumière, l’absence de frontière entre le merveilleux et l’horrifique… J’ai pensé : « je voudrais retranscrire la même émotion avec des mots ! »

Pour Pullman, c’est les sujets qu’il aborde dans sa « Croisée des mondes » qui m’ont profondément parlé. Je me rappelle encore ce frisson qui m’a parcourue quand il évoque la Poussière, les daemons, l’Autorité ou encore la multitude des mondes : je n’avais pas l’impression de lire une œuvre de fiction, j’avais le sentiment de lire une histoire qui me concernait personnellement, qui nous concernait tous. Ça m’a influencée de manière déterminante dans mon approche de la Passe-miroir.

Quant à J. K. Rowling, j’ai adoré la manière dont elle transposait notre réalité à sa sauce sans forcément l’édulcorer, avec un humour souvent aigre-doux : le cursus scolaire de Harry Potter est – indépendamment des vicissitudes de Voldemort – loin d’être une partie de plaisir. J’y ai retrouvé beaucoup de ma propre scolarité. J’en ai tiré un enseignement : ne pas écrire pour fuir la réalité ; s’en éloigner pour mieux la réattaquer sous un angle différent.

Tu as fait beaucoup de recherches pour La Passe-Miroir, combien de temps passes-tu en moyenne sur celles-ci ?

Ah, ah, ah, il y a deux mots de trop dans ta question : « combien » et « moyenne ». Je n’ai aucune notion des quantités et des durées ! En fait, presque pour chaque scène de la Passe-miroir, il y a une recherche derrière. Je m’inspire de la Belle Époque au sens large : les objets du quotidien d’Ophélie (téléphone, lavabo, chauffage, éclairage, moyens de transport) répondent à une technologie que je ne maîtrise pas. J’ai épluché les catalogues des Expositions Universelles sur la bibliothèque numérique de Gallica (http://gallica.bnf.fr). Pour les inspirations technologiques plus récentes, j’ai aussi pas mal consulté les archives de l’INA (http://www.ina.fr/) : c’est en visionnant une vidéo sur ce site que je me suis rendue compte, par exemple, que contrairement à ce que je croyais les dirigeables étaient étonnamment silencieux.

Et il y a aussi les décors et les ambiances ! J’ai de grandes difficultés à me représenter mentalement un lieu : je peux passer des heures sur internet rien qu’à observer des meubles, des paysages ou des architectures pour m’en inspirer. « Tiens, je verrais bien cette horloge dans le salon de Berenilde ». « Oh, la Jetée-Promenade de Nice ferait un lieu épatant pour la cour de Farouk ! »

Je ne vois-là vraiment aucun travail, c’est que du plaisir. Et le plus drôle, c’est que ces recherches ne se ressentent pas forcément à la lecture !

À propos des personnages, ils sont tous très développés avec une véritable psychologie très poussée, as-tu tes préférés ou ont-ils tous une place égale dans ton cœur ?

Je n’ai pas forcément la même relation avec chacun de mes personnages, mais je m’efforce de tous les comprendre profondément. La narration que j’ai adoptée, en écrivant quasiment toute l’histoire d’un point de vue unique, a créé un lien de plus en plus étroit au fil des années entre Ophélie et moi. Je la vois comme un reflet inversé de moi-même. Thorn est un personnage pour lequel j’ai beaucoup de tendresse, mais il arrive qu’il m’exaspère (ET OUI, ça n’arrive pas qu’à vous) : je ne compte pas le nombre de fois où j’ai dû faire le point avec lui pour tenter de cerner ce qui se passait dans les engrenages de son cerveau. Archibald, lui, j’ai renoncé à percer tous ses mystères : il y a une part de ce personnage qui m’échappe mais, ma foi, on le vit bien lui et moi. Est-ce qu’il y a des personnages avec lequel le courant ne passe vraiment pas ? J’ai longtemps eu ce problème avec Berenilde, mais j’ai finalement appris à la connaître.

Non, vraiment, même si je n’attribue pas la même place à chaque protagoniste dans l’intrigue principale, j’apprécie les moments passés avec chacun d’entre eux. Même les antagonistes. Si, si. Bon, sauf peut-être le Chevalier : il me file les chocottes.

Ophélie est un personnage qui a beaucoup évolué en trois tomes, passant d’une jeune fille assez quelconque et très renfermée à une femme courageuse et audacieuse, pourquoi ce choix de commencer avec une « anti-héroïne » ? Que représente-t-elle pour toi ?

Je trouve infiniment plus stimulant, en tant qu’auteur, de débuter une histoire avec un personnage qui a beaucoup à apprendre, puis le voir grandir au fil des expériences. Ophélie se percevait elle-même comme une petite mémé avant l’heure mais je voulais qu’elle comprenne (ou je voulais me faire comprendre à moi-même ?) qu’elle n’était finalement qu’au seuil de sa vie.

Avant d’écrire la Passe-miroir, j’avais écrit une fanfiction qui reposait sur le même principe mais j’en ai fait un peu n’importe quoi, ah, ah ! J’étais partie d’une lycéenne introvertie, solitaire, phobique, moyenne dans toutes les matières et je l’avais transformée, en l’espace de quelques pages, en une superhéroïne bien dans sa peau, bien dans sa tête, capable de sauver le monde entier à elle seule. C’était de « l’écriture-fantasme » qui ne m’a presque rien appris – sauf tout ce qu’il ne fallait pas faire. Avec Ophélie, j’ai voulu développer une écriture plus viscérale, aller mettre le doigt là où ça fait vraiment mal et, ensemble, elle et moi, entamer un long cheminement intérieur.

Je pense que ce sont les épreuves qui nous révèlent à nous-mêmes, de même que je crois que ce sont les souffrances qui nous rendent plus empathiques. En tout cas, je l’ai expérimenté dans ma chair et dans mon vécu. Mon cancer à la mâchoire s’est déclaré peu de temps après que j’ai commencé d’écrire à la Passe-miroir : Ophélie et moi n’avons pas traversé les mêmes choses, mais nous avons muri ensemble.

Alors quand des lecteurs (des lectrices pour la plupart) me disent qu’ils se sont identifiés à elle et que son évolution les a renvoyés à leur propre parcours, ça me touche personnellement.

Un gros point fort de La Passe-Miroir selon moi est la claque narrative que tu nous mets à chaque tome. On a l’impression que le moindre détail, le moindre indice est travaillé pour nous amener à une fin toujours plus inattendue de tome en tome, comment en arrives-tu là ? Cela te demande-t-il beaucoup de réflexion pour parvenir à ne jamais donner trop d’indices aux lecteurs et les surprendre à la fin ?

Ah, ça, c’est un autre enseignement que j’ai appris de J. K. Rowling ! Je la considère comme une véritable Agatha Christie à sa manière. Chaque tome de « Harry Potter » est construit comme une enquête dont je n’ai presque jamais vu venir la chute. Je me revois, stupéfixée par un nouveau coup de théâtre, à me dire « Et pourtant TOUT était là, elle avait glissé des indices partout, tout le temps, et elle a quand même réussi à me surprendre ! » Ça a fait partie de mes plus grands plaisirs en tant que lectrice, et ça m’a donné l’envie de faire ressentir le même vertige à mes propres lecteurs.

Est-ce que j’ai atteint cet objectif du premier coup ? Loin s’en faut, ah, ah ! Dans les premières versions de la Passe-miroir, j’ai bénéficié des retours de lecture de mes amis de Plume d’Argent. Tantôt, ils voyaient venir un retournement de situation avec une longueur d’avance, car mes intentions étaient trop évidentes. Tantôt, ils ne voyaient rien venir du tout mais ne comprenaient pas non plus d’où ça sortait, car j’avais trop bien brouillé les pistes. Il m’a fallu commettre beaucoup d’erreurs avant de trouver le bon dosage. Et encore, je dois faire attention à ne pas abuser d’un même procédé : ce qui a marché une fois ne marchera pas deux fois sur la même personne ! À chaque nouveau tome qui sort, je serre l’écharpe en espérant que les lecteurs ne devineront pas une grosse révélation avant l’heure. Mais quand ça fonctionne, quel bonheur !

Je me dois aussi de parler de la richesse de ton écriture et de la musicalité qu’on ressent en te lisant. As-tu beaucoup travaillé sur ton vocabulaire et tes tournures de phrases ?

Ce qui est amusant, c’est qu’à la base j’étais une jeune adulte très complexée par son manque de vocabulaire, justement. Ma famille est plutôt lettrée : mes parents aiment beaucoup faire des scrabbles, des mots-croisés et un de leur plaisir est d’aller chercher dans le dictionnaire. Ça m’a pris beaucoup de temps pour développer la même curiosité. Je souffrais d’être si mal à l’aise dans mes mots (ou dans mon absence de mots), mais je refusais de faire les efforts nécessaires pour y remédier.

C’est l’écriture qui a tout changé. À partir du moment où j’ai commencé à développer une véritable addiction à l’écriture, je me suis vite confrontée à mes propres limites. Je tournais toujours autour des mêmes mots, mes phrases étaient incomplètes. J’ai alors ouvert un dictionnaire des synonymes pour essayer d’étendre mon vocabulaire. Puis un dictionnaire tout court. Puis un dictionnaire des étymologies. Puis un dictionnaire des mots rares.

J’ai fini par basculer d’un extrême à un autre. Enivrée par tous ces mots sophistiqués, je me la suis jouée Précieuse Ridicule. Je truffais toutes mes phrases de mots soutenus et d’adjectifs compliqués. Si je trouvais pour un mot un synonyme plus pompeux, j’adoptais d’office ce dernier même si son sens n’était pas le même. À ce stade, on peut dire que je ne me souciais pas du tout de mon lecteur, c’était à lui de fournir des efforts pour me comprendre. La bonne nouvelle, c’est que j’ai fini par faire une indigestion de moi-même, ah, ah !

Ça m’a pris des années pour prendre conscience qu’on peut exprimer de grandes vérités avec des mots simples, qu’on peut avoir une puissance évocatrice avec des petites phrases. Aujourd’hui, c’est pour moi un apprentissage de chaque instant de me rapprocher au plus près de ce que je veux transmettre au lecteur au travers des mots. Je n’en suis qu’à mes débuts !

Tes fans vont désormais être sur le pied de guerre pour le tome 4, en as-tu déjà la structure dans la tête ?

Bien sûr !
Dans les grandes lignes.
Avec quelques trous au milieu.
Bref, ne vous inquiétez pas, je… je gère.

Au grand regret de tes lecteurs, La Passe-Miroir prendra fin avec ce quatrième tome, peut-on imaginer des spin-off à cette histoire ? Es-tu vraiment prête à quitter cet univers ? (Parce que nous, non).

Eh bien, curieusement, oui, je me sens prête. Je suis habitée par la Passe-miroir depuis dix ans, je n’ai jamais cohabité aussi longtemps avec une seule histoire ! Elle m’a accompagnée à une période très particulière de ma vie et s’en est fait le reflet, souvent de façon symbolique. Je sais qu’en clôturant le quatrième tome, j’aurais dit tout ce que je voulais raconter. Bien sûr qu’il y aurait matière à explorer cet univers sous d’autres angles, il est loin d’avoir révélé tous ses secrets ! Mais je préfère laisser à mes lecteurs le soin d’imaginer leur propre suite. Je continuerai d’écrire, ça oui, mais j’ai envie d’expérimenter d’autres ambiances, d’autres thématiques.

Tu as développé un monde immense contenant 21 arches majeures et 186 mineures si je ne me trompe pas, sur quelle Arche Majeure aimerais-tu vivre ?

Anima (bon, sans les Doyennes de préférence). C’est peut-être prévisible, mais pour créer cette arche je me suis beaucoup inspirée de la Wallonie dont moi, la petite Cannoise, je suis tombée amoureuse. Les briques, le patois, les gens, les décalages… j’ai beaucoup de tendresse  pour la Belgique.

C’est probablement la question la plus importante de cette interview, mais de quelle couleur est l’écharpe ?

C’est un secret d’État. Je pourrais répondre à cette question, mais je serais dès lors obligée de me débarrasser des témoins. Tous les témoins.

Qu’aimerais-tu pouvoir dire à tes lecteurs pour terminer ?

Je croise fort l’écharpe (aux couleurs non identifiées) pour que le tome 3 de la Passe-miroir vous plaise autant que j’ai aimé, moi, l’écrire !

Merci encore Christelle d’avoir répondu à mes (nombreuses) questions.

©Article écrit par , le

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